Insouciance brisée…

A ceux à qui il arrive de douter de temps à autre de l’état réel de la biodiversité (les adeptes invétérés du « tout ne va pas si mal »), je propose l’expérience suivante.

Remontez dans votre mémoire pour trouver un lieu où la vie sauvage s’épanouissait de manière démonstrative. Peut-être avez-vous encore le souvenir de l’une ou l’autre espèce observée régulièrement ou abondamment à cet endroit. En creusant encore, il est parfois possible de se remémorer les émotions et les moments vécus là-bas : les jeux d’enfant, les balades en famille, les expéditions de découverte, etc. Avec tous ces éléments en tête, essayez à présent de retrouver ce lieu et d’y retourner à une période propice à l’observation des espèces chères à votre mémoire. Redécouvrez ce lieu, vous verrez comme certains détails tels que la topographie fine du terrain ou la présence d’éléments remarquables (arbre, vieux mur, chemin creux, etc.) vous apparaissent avec une familiarité impressionnante même si vous n’y êtes plus venu depuis 15 ou 20 ans. Dernière étape mais non des moindres : tentez de retrouver les espèces qui colorent vos souvenirs.

Si l’endroit n’existe plus ou si il est trop éloigné, retour à la case départ pour tenter de trouver un autre site.
C’est ce que j’ai fait ce matin dans un bosquet non loin de mon village natal. Je me souviens des cabanes construites à cet endroit, le matériel local (dont de vieux sommiers rouillés) est encore bien là. Puis, je me suis mis en recherche de l’orchidée sauvage la plus printanière, celle-là même qui, en cette saison, dominait le sous-bois dans mon souvenir 15 ans en arrière. J’ai d’abord cru que j’étais trop tôt en arpentant le bois sans trouver cette belle fleur rose pourpre, assez difficile à rater surtout quand elle est en bande.
Après une bonne recherche, je suis tombé sur un groupe de 5 plants dont 3 en pleine floraison. Non loin, un deuxième et dernier groupe de 4 pieds dont 2 en fleur. Le résultat de la recherche est plutôt maigre (moins de 10 pieds) surtout quand je repense à cet endroit lorsque des centaines de pieds d’orchidée étaient en fleur simultanément, ce qui apportait à ce sous-bois une ambiance unique d’un endroit que l’on croît méconnu de tous. Sans verser dans la nostalgie, je me console en me disant que ce petit bout de bois est encore là et résiste malgré la proximité de Namur et enfin qu’il aurait tout aussi bien pu être entièrement loti. Oui mais, il a perdu, pour moi en tout cas, sa valeur première, son incroyable population d’orchidée sauvage. Cette plante qui lui donnait cette saveur particulière à mes yeux. L’unique fleur séchée observée (floraison de l’an dernier) me fait dire que l’espèce vit peut-être ses dernières années de présence dans cet endroit. Les mercuriales et autres anémones auront vite fait d’occuper la place. Après tout qui s’en rendra compte ? Les nouveaux habitants du quartier tout proche ont-ils seulement connaissance de cette richesse naturelle ?
Et d’ailleurs, à qui ou à quoi peut-on attribuer cette perte drastique de diversité ? Forcément difficile de répondre mais dans le cas de l’orchidée, il est probable que la cueillette et la recherche de cette plante rare par des jardiniers amateurs aient joué un rôle.
Ailleurs, vous constaterez peut-être que d’autres pressions sont à l’oeuvre et votre constat sera peut-être plus sévère encore que le mien. De bonnes nouvelles ne sont pas non plus à exclure même s’il est à craindre qu’elles soient minoritaires.
Juste un conseil pour terminer, faites cet exercice et si vous tombez sur de belles surprises à cette occasion, faites le savoir en renseignant les espèces par exemple sur les sites d’inventaires naturalistes. La nature est en sursis, bien plus souvent qu’on ne le pense. Peut-être que grâce à vous, on ne pourra plus dire : « Oui, on a tout détruit, mais on ne savait pas …« .  Le premier pas vers une autre relation à la nature.

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