Sauver la diversité biologique des bords de route

Il y a quelques années déjà, j’ai entamé une collaboration avec le service travaux de la commune de Profondeville afin de limiter l’extension de la renouée du Japon dans un site non loin de chez moi. La plante, apparue sur le site vers 2009 peut-être à la faveur de travaux, a connu son extension maximale vers 2016. Plus de 250 m² occupés par une seule espèce : Fallopia japonica

Ce qui m’interpelle à l’époque, c’est non seulement la progression de la  zone occupée par la plante (progression de « proche en proche ») mais aussi l’apparition de populations satellites, à plusieurs dizaines de mètres de la zone initiale (progression « par saut »). La renouée prospère désormais en chapelet autour de son îlot historique. La zone étant située en bord de route régionale et la renouée obstruant un carrefour très dangereux, il s’agit ici d’assurer la sécurité routière. Des fauches au tracteur sont donc régulièrement menées pour suivre le développement frénétique de cette plante aux allures de bambou. Originaire des flancs de volcan et importée artificiellement par l’homme, cette plante ne rencontre en Belgique aucun parasite ou autre facteur qui permettrait de la limiter. Les endroits où elle s’installe sont donc vite dominés par cette espèce au détriment de la flore et de la faune qui préexistaient. A tel point que cette renouée est devenue la plante invasive redoutée par excellence. Une espèce qui paralyse aussi pas mal, on sait combien il est difficile d’agir pour la contenir avec succès. 

La station de renouée du Japon est située à l’intersection de routes régionale et communale. A l’avant plan, la repousse après deux semaines (image : juin 2018).

Pour revenir à la station de renouée qui m’occupe dans mon village à Lesve, j’ai commencé par agir sur les populations satellites. Lorsqu’elle est encore récemment implantée, une petite station de renouée (max 10 tiges) peut être assez facilement gérées par arrachage régulier. Je suis donc retourné régulièrement sur ces talus en scrutant la moindre réapparition de tiges et en tentant à chaque fois d’arracher un maximum de racines. Deux bonnes années de vigilance régulière ont permis de supprimer ces îlots. Que faire avec les déchets (la capacité de reprise chez la renouée est  impressionnante, un petit fragment de racine voir même de tige peut reconstituer une plante) ? Dans ce cas-ci, c’était facile : je prenais garde de n’oublier aucun morceau et je déposais le tout au milieu de la station principale de renouée, déjà suroccupée par l’espèce. Lorsque cette population source fait défaut, j’ai déjà suspendu dans la végétation les tiges et les rhizomes arrachés en veillant à ce qu’ils ne puissent tomber au sol avant dessèchement complet. 

Mais pour avancer, il s’agissait aussi d’éviter que de nouvelles populations satellites apparaissent. Je contacte alors la commune de Profondeville, on discute même renouée du Japon au Conseil communal et une visite de gestion est organisée avec le service travaux de la commune. L’objectif est de ne plus faucher ce bord de route comme un autre mais bien de passer d’abord arracher manuellement les tiges de renouée avant de passer le bras de fauche. Auparavant, l’engin de fauche disséminait involontairement des fragments de renouée, ce qui expliquait l’apparition régulière de petits spots de renouée aux alentours. Des petits spots promis à un grand avenir sans gestion précoce !

On convient d’une procédure : l’agent communal me prévient une bonne semaine à l’avance, je passe arracher les renouées et il peut ensuite intervenir. Désormais, l’agent communal se charge, lui aussi, de l’arrachage. De mon côté, je poursuis en testant des plantations de clématite des haies  (Clematis vitalba) en périphérie pour tenter d’envahir (un comble …) et de contenir le massif envahissant. Une action jusqu’ici limitée, faute de plants suffisamment robustes, et qui devrait être poursuivie.  

En ce printemps 2022, motivé par les images transmises par l’agent communal après son dernier arrachage méthodique, j’ai décidé d’aller un pas plus loin en arrachant à la fourche toutes les jeunes tiges et leurs rhizomes réapparus une vingtaine de jours après la fauche. Deux bonnes heures de travail m’ont permis de sortir une quantité impressionnante de rhizomes. Je n’ai forcément pas tout récolté, je suis donc repassé 15 jours plus tard pour continuer le travail. A nouveau une bonne heure de travail physique et ma fourche qui tire la langue : elle apprécie assez peu les blocs de béton enfouis dans le remblai …

Collecte des rhizomes et des tiges dans un bac pour éviter de les disperser (image : mai 2022).

Voilà une action à poursuivre et un résultat à suivre mais on est sur le bon chemin. Les populations satellites ne semblent plus apparaître et en poursuivant de la sorte on pourra, je l’espère, petit à petit réduire l’emprise de la renouée.

C’est important pour la sécurité, pour éviter de gaspiller les ressources publiques aussi, pour la biodiversité de ce talus également bien entendu mais aussi, plus globalement, pour pour la faune et la flore présentes aux alentours car en limitant cette station de renouée, on évite que d’autres espaces naturels soient banalisés par le développement de la renouée. Cette collaboration est aussi importante car elle permet de montrer que le développement de la renouée n’est plus une fatalité et même si il y a encore du boulot, on peut agir !

Dernière petite réflexion depuis le bord de la route : les espèces invasives sont le symptôme de la négligence humaine ! Très souvent les sites à renouée ont été largement perturbés : remblais, travaux divers, abattages déraisonnés, etc. Ma dernière séance de travail sur ce bord de route m’a montré une quantité de déchets incroyable, jetés depuis les voitures. Tout ça sur à peine quelques dizaines de mètres de voirie. Avec ces agressions répétées, comment peut-on encore espérer miser sur la résilience de la nature et des écosystèmes pour maintenir notre planète vivante ? Respectons la nature pour qu’elle nous aide à survivre !

Dépôt des tiges et rhizomes arrachés au cœur même de la station envahie pour éviter toute dissémination (image : mai 2022).

Au terme de ce retour d’expérience, il faut insister sur le fait qu’il ne s’agit pas d’entrer en guerre contre telle ou telle espèce jugée inadaptée ou incompatible avec nos utilisations toujours plus intensives du territoire. C’est au contraire une tentative de réparation au profit de la nature. Une tentative, incomplète pour les uns, illusoire pour les autres, mais qui existe et qui tente d’atténuer les dégâts causés par nos propres actions, en l’occurrence celle de collectionneurs en quête d’exotisme végétal. Ils ont introduit il y a bien longtemps cette espèce qui a saisi l’opportunité offerte de conquérir des paysages dépourvus de ravageurs intéressés par son feuillage.

Et si on retenait la leçon pour nos actions futures ? « D’abord, ne pas nuire ! » Et si demain, je n’étais plus seul mais accompagné de 3 ou 4 autres villageois ? Verrons-nous la renouée disparaître de cet îlot de verdure qui une fois occupé par des arbustes sauvages pourra à nouveau contribuer au maillage écologique ?

La floraison de la renouée du Japon attire et nourrit certains insectes, n’empêche la balance des impacts générés par cette espèce est nettement négative par rapport à la destruction des milieux naturels (image : août 2012). 

Merci à la commune de Profondeville et en particulier à Etienne Delguste : merci de prendre le temps de descendre du tracteur pour arracher, à la main, les tiges de renouée et éviter de la disséminer. Merci aussi à François Laviolette qui, le premier, m’a ouvert les yeux sur cette possibilité d’agir pour limiter la renouée. 

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